Fille de père polygame
Dans les précédents posts, nous avions parlé de la polygamie et de Camara, cet homme marié à plusieurs femmes. En cette journée de la femme, je me suis demandée comment cette situation conjugale est vécue par les enfants et en particulier par les filles. Amy, 20 ans, est une jeune fille de père polygame. Depuis l’âge de 4 ans, Amy, sa mère et ses deux frères cohabitent avec une " belle- mère " qui a donné naissance à cinq demi-frères et sœurs. A l’âge de 8 ans, Amy a vu venir à la maison, une seconde " belle-mère ". Quatre autres demi-frères et sœurs sont nés par la suite. Entre temps, Amy a vu naître une petite sœur. Au total, treize enfants, trois épouses et un mari vivent dans un pavillon du quartier nord de Bondy. Amy a bien voulu me livrer son regard sur cette foule dont elle partage la vie quotidienne.
- Comment ça se passe à la maison ?
Les mères s’organisent dans la répartition des tâches ménagères. Elles préparent la grosse marmite à tour de rôle. Pendant les repas, nous nous réunissons tous ensemble. Mon père ne veut pas de division au sein de la famille. Quand j’étais petite, je me disputais beaucoup avec mes demi-frères et soeurs. Leurs mères me frappaient pour les défendre. Parfois, mes deux grands frères frappaient nos " belles-mères " pour me défendre (là, Amy baisse les yeux et s’arrête de parler pour reprendre son souffle). Avec le temps, nous avons appris à être tolérants.
- Comment s’est passée l’arrivée de la " belle-mère " ?
L’amour de ma mère pour mon père s’est littéralement effondré. Un jour ma mère m’a dit : " C’est pour tes frères et soeurs et toi que je suis restée mariée à votre père ". Chaque femme a sa propre chambre. Tous les deux jours, mon père passe la nuit chez l’une d’elles (là, Amy prend une petite voix, l’air très gêné).En vérité, les différentes épouses sont jalouses entre elles. Mais devant le mari, elles font bonne figure et cherchent à être la préférée. Les enfants sont leurs balles de jeu. Ils doivent avoir la meilleure éducation, la meilleure hygiène, et réussir. J’ai vécu l’arrivée de mes demi-frères et sœurs comme une véritable pression.
- Pour toi, est-ce une situation normale ?
Quand j’étais plus jeune, j’étais traumatisée. Je faisais passer mes demi-frères pour des cousins et mes " belles-mères " pour des tantes. A l’école, au début de l’année, j’étais complexée quand il fallait remplir la fiche de renseignements. Aujourd’hui, je sais faire face aux critiques et au jugement. J’ai compris aussi que dans la société française, la culture n’est pas la même qu’au Sénégal.
- D’où vient cette tradition ?
La religion musulmane intègre la polygamie dans les modes de vie. Et puis, au pays les maisons sont assez grandes pour abriter les familles nombreuses. C’est aussi une question d’héritage. Plus un homme a d’enfants, plus il a de garanties que ses terres soient préservées.
- Comment ton père parvient-il à prendre en charge tout ce petit monde ?
Mon père exerce une activité non déclarée à son compte. Il gagne en moyenne 3000 euros par mois. A l’époque où il a acheté notre maison, il travaillait comme ouvrier à la SNCF. C’était il y a une quinzaine d’années. C’est lui qui fait les courses pour tout le foyer. Il paye aussi le loyer de ma première " belle-mère " qui vit aujourd’hui seule avec ses enfants.
- Te vois-tu mener une vie conjugale comme celle de ta mère et de tes " belles-mères " ?
Non. Jamais. Je ne veux en aucun cas partager mon mari avec d’autres femmes. J’espère acquérir une totale indépendance pour ne pas tomber dans ce fléau. Je choisirai un homme à la mentalité occidentale qui ne conçoit pas de fonder un foyer avec plusieurs épouses.
Par Nadia Boudaoud




